lundi 5 octobre 2020

RÉSUMÉ DE LA TRAVERSÉE POLYNESIE/NOUVELLE CALÉDONIE



 
 


 
Sur le quai, tous les copains de l'île sont venu me dire au revoir, ça fait tout chaud à mon petit cœur.
Le vent est un peu fort et mal placé pour un départ à la voile mais ça ne m'inquiète pas trop, j'ai déjà la manœuvre en tête, ça devrait le faire, mais au milieu des embrassades et des adieux, j'oublie de défaire les drosses de retenue de la barre intérieure, je m'en aperçois trop tard quand je m'éloigne du quai à la godille, ça fout tout mon plan en l'air d'envoyer la voile le plus vite possible, à présent, le temps de ranger la godille de plonger au fond du bateau libérer la barre, le vent frôlant les 20 nœuds m'aura déjà plaqué sur le quai de l'autre côté de la darse d'où il sera beaucoup plus difficile de repartir.
 
Comment c'est possible d'être aussi bête !? Je continue comme si de rien était dans un clapot assez dur avec le vent et le bateau chargé, c'est un peu limite mais j'arrive tant bien que mal à rejoindre le bout du quai face au vent, les copains viennent m'aider à l'accostage. Étonnement, personne ne me pose de questions, tout le monde pense sûrement que je suis un bon marin qui sait ce qu'il fait, avec un peu de chance les apparences seront sauves (saint Innocent veille encore sur moi !), ça me donne le temps de mettre mes affaires au clair et de dérouler la voile, ça y est Baluchon prend le vent et décolle enfin du quai, ouf! je suis encore vexé mais les encouragements et les au revoir me donnent de l'énergie d'autant qu'il y a parmi le groupe de trop jolies filles ce qui me remonte un peu le moral. 
 
Ça y est c'est parti, en peu de temps je suis sorti du lagon accompagné par un petit canot doté d'un charmant équipage, à moi le large et l'inconnu. 
 

 
 
J'aime bien me retrouver seul en mer, ça me donne une impression de puissance, d'être une sorte de roi, une chance car les occasions de devenir roi ne sont pas si courante dans la vie, certe, je n'ai pas de guerres à mener, d'alliances à nouer, de complots à déjouer et pas à subir les assauts de tout un tas de sublimes courtisanes prêtent à tout pour arriver jusqu’à ma couchette 🙁
 

 
Mais faut pas croire non plus, roi d'un royaume de quatre mètres de long c'est aussi du boulot! il faut tout de même régler la voile, regarder sa position sur la carte, indiquer le cap au pilote automatique, préparer la bouffe, faire un peu de rangement et... et c'est à peu près tout! Mais ça laisse aussi pas mal de temps pour faire plein d'autres trucs sympa. 
 
Je peux par exemple si le temps le permet:
-Lire.
-Contempler la mer.
-Ecouter de la musique.
-Écouter des podcast.
-Regarder des films.
-Faire des pompes
-Écrire.
-Dessiner.
-Contempler la mer.
-Imaginer de nouveau bateaux.
-Rêver à mes prochains projets à mon retour en France.
-Dormir.
-Penser à plein de choses.
-Penser à rien.
-Chanter et faire chier les goélands.
-Essayer de résoudre ce fichu rubik's cube qu'on m'a si gentiment offert mais qui me prend bien la tête!!!.
 -Contempler la mer.
 


Bref pour la majeure partie des gens normaux être seul en mer sur un si petit bateau signifie s'emmerder sérieusement , mais pour moi, au bout d'un certain temps je ne vois presque plus les jours passer, j'ai le l'impression de flotter sur le temps comme de flotter sur l'eau, le temps qui se ne se résume plus qu'à l'instant présent, le passé est loin dans le sillage et l'avenir est absolument incertain, peut être qu'il ne se passera rien et que j'arriverai sans encombre à ma prochaine destination, peut être aussi que je connaîtrai des tempêtes ou des fortunes de mer, que je subirai des attaques de monstres marins, de pirates sanguinaires ou de sirènes charmeuses, arrivera ce qui arrivera, je suis un roi donc je lutterai jusqu'au bout mais ce n'est pas la peine de se faire du mouron pour des choses qui ne sont pas sûres d'arriver non plus.
 

 
 
Les seuls moments où la réalité me rattrape c'est quand je croise un autre bateau, ce qui est assez rare au beau milieu du Pacifique mais ça arrive parfois, quand la route de cet intrus ne coupe pas ma propre route ça ne me gêne qu'un tout petit peu, je suis un roi magnanime tout le monde a le droit de croiser sur mes flots même sans ma souveraine autorisation, mais quand je dois dévier ma route ça me contrarie énormément, il me faut toujours un peu de temps pour admettre que même étant roi, il est souvent de règle que c'est le plus petit bateau qui se range pour laisser passer les gros ce qui me fait à chaque fois ronchonner, la chose que je déteste le plus en mer c'est de croiser d'autres bateaux.
 

 
 
Pour en revenir à cette traversée qui pour les deux tiers s'est déroulée sous une météo toute pourrie et bien dégueulasse, alternant de grandes périodes de pétole et de vents assez musclés sous des ciels passant par toutes les nuances de gris foncés, avec des journées entières sous des déluges de flotte, j'ai même eu droit à un méga orage avec des éclairs impressionnants qui pétaient de partout, et même deux jours de près serré. Pendant une bonne dizaine de jours d'affilés, je n'ai presque pas vu le soleil, un temps à filer le cafard à un alignement de menhirs, rien à voir avec ce qu'on attend d'une une croisière dans les alizés. 
 
Pour couronner le tout, pendant un coup de vent, une déchirure est apparue au beau milieu de ma voile, problème qu'il a fallu résoudre rapidement, sans quoi la déchirure allait obligatoirement s'agrandir et finir par couper la voile en deux ce qui nous aurait fait forcément bien moins marcher.
 
C'est vrai que ma voile n'est pas de première qualité, c'est de ma faute, c'est la seule chose que je n'ai pas faite moi même sur le bateau (hormis bien sûr les quelques appareils électroniques).
 
Comme j'essaye depuis un certain temps de vivre du travail de mes mains, par esprit de solidarité j'ai voulu faire appel à un artisan fabriquant lui-même ses voiles et non les faisant fabriquer par des plates-formes ou des sous-traitants travaillant à l'étranger comme c'est la règle de plus en plus dans la voilerie de plaisance. 
 
Je me suis alors tourné vers une voilerie située pas très loin de chez moi.
 

 
 
Malheureusement la communication n'étant pas trop mon fort et avec en plus la crainte de passer pour un dingue (sic!) je n'ai pas su expliquer la nature de mon projet, j'ai comme d'habitude fait part d'une vague navigation semi hauturière mais sans plus, ce qui n'a évidemment pas parlé au gérant de la voilerie au demeurant fort charmant et courtois. 
 
Quand j'ai réceptionné ma commande, j'ai été un peu déçu en voyant ma voile d'une qualité tout à fait correcte pour de la plaisance côtière, mais carrément insuffisante pour un tour de monde, je me suis alors dit "pas grave on fera avec", mais quand j'ai vu ma jolie petite voile se déchirer en plein milieu du Pacifique à plusieurs centaines de milles de toutes îles habitées je me suis un peu mordu les doigts, mon attitude n'a pas vraiment été très sérieuse sur ce coup là, visiblement ma voile commençait à avoir de sérieux signes d'usure après seulement 130 jours d'utilisation effective et 12 000 milles parcourus ce qui n'est pas mal du tout pour une voile de plaisancier moyen mais cette idée ne m'a pas réconfortée plus que ça.
 
 
J'aurais dû dès le départ, quitte à payer plus cher et passer pour un chieur, exiger une qualité supérieure de tissu, de fils et de renforts, le prix s'oublie la qualité reste😉
 
 

Pour tenter la réparation, la première idée qui vient en tête est de descendre la voile pour la recoudre tranquillement sur le pont, et pour descendre la voile, rien de plus simple, il suffit d'enlever le mât ce qui est très facile par temps calme, mais avec ce temps démâter, c’était un peu du sport, il m'a fallu attendre 24 heures avec juste un tout petit bout de toile que le vent mollisse un peu, (situation très très inconfortable car le bateau n'étant presque plus appuyé je peux dire que ça secouait dur).
 
Quand le vent est redevenu plus maniable la mer était encore assez agitée, démâter ne me disait trop rien dans ces conditions non plus, d'autant qu'une fois le mât couché il faut encore dérouler la voile avec les vagues qui balayent le pont ce qui n'est pas l'idéal pour une séance de couture, j'ai dû réfléchir à une réparation provisoire de la voile en place en essayant de coller des bandes de scotch en travers de la déchirure mais à plus de 2m au-dessus du pont avec le bateau qui gigote dans tous les sens, un beau défi rigolo à relever. 
 
Opération colleur d'affiches sur un taureau de rodéo.
 
Dessin Yves DENIAUD


 
Au bout d'un des tubes qui me sert de tangon, j'ai fixé un petit bidon carré en plastique auquel j'ai attaché une bande de scotch par un petit jeu savant de pinces à linge retenues par des ficelles que je pouvais larguer d'en bas, puis, le tube à bout de bras, le buste sortant du capot avant, j'ai tenté de plaquer le bidon et donc le scotch sur la déchirure, ça a demandé de bonnes coordinations de mouvements car le bateau bougeait beaucoup beaucoup, et bien tu me croiras si tu voudras mais ça a marché! Bon, les bandes de scotch n'étaient pas toutes très parallèles et un peu froissées mais pour une réparation provisoire ce n'était pas trop mal (en plus avec le petit bidon c'était impeccable pour bien appuyer sur le scotch sur la voile bien tendue par le vent, cette réparation a tenue tout le reste de la traversée soit 1700 milles.
 


Bon an mal an Baluchon et moi sommes arrivés en Nouvelle Calédonie au bout de 32 jours de mer, un record de lenteur pour mon vaillant petit vaisseau, qui s'est cependant comporté avec courage et détermination dans des conditions pas toujours faciles mais avec tout de même de très bons moments de mer, les quatre derniers jours ont été les plus pénibles avec une mer croisée bien dure où j'avais l'impression que mon petit Baluchon était devenu le ballon d'une formidable partie de foot jouée par des géants enragés. 
 

 
 
L'arrivée sur la terre ferme marquera encore une fois le dépôt provisoire de ma couronne pour à nouveau se plier aux bonnes vieilles règles des hommes, vivement le prochain départ!
 

Yann Quénet,     
 

...If not happy !





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